La femme et le féminisme


Discussions de bar / Friday, February 21st, 2020

Me voilà engagée à parler féminisme au prochain évènement des rootz. L’idée me plaît autant qu’elle m’effraie, parce ce que les mots sont importants, et que celui là a une histoire.
Le nom de l’évènement est « la femme et le féminisme », ce qui me fait grincer des dents par anticipation (je sais pourquoi c’est dit comme ça, et c’est aussi pour ça que j’ai accepté 🙂 ). S’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est qu’il n’existe pas « une femme » et pas « un féminisme ». Plutôt un spectre très large de féminités et de féminismes.

J’ai envie d’approcher la question par mon vécu, et par ce qui a défini mon expérience, mon incarnation du féminisme au fil des ans, en partant des émotions.

Parce que mon féminisme est apparu en même temps qu’une colère intense, une rage, une impuissance. J’avais tout juste 18 ans quand j’ai perdu ma meilleure amie d’enfance sous les coups de son ex-compagnon. Je suis toujours un peu inconfortable en parlant de cette épisode, car il y a la culpabilité qui pointe (ne pas avoir fait assez, ne pas en parler avec assez de respect), et surtout un besoin viscéral de rendre hommage à la femme qu’elle était, à l’énergie qu’elle avait, au modèle qu’elle a été et qu’elle est restée en moi. Parler de moi et de ce que j’ai vécu à l’époque semble inapproprié par rapport à sa mémoire. Pour autant ça a été un évènement structurant dans ma construction, est alors apparue la violence des hommes sur les femmes, ma fragilité, un déséquilibre qui existerait dans mes relations aux hommes.
Evidemment « not all men », évidemment que tous ne tuent pas, ne battent pas. Mais il n’en reste pas moins que cette éventualité existe, qu’elle fait partie de notre réalité à toutes, comme un spectre qui me suivrait au quotidien.
Quelques années plus tard je découvrais des écrits qui restent fondateurs dans ma construction féministe. L’essai « King Kong Théorie » de Virginie Despentes m’a donné envie de sortir une batte de baseball pour détruire, pour rétablir un ordre qui me manquait et me manque toujours, pour exprimer, hurler ma colère, et la douleur. À cette époque je voulais secouer mes proches, leur montrer mes nouvelles évidences, casser les normes, les stéréotypes, et rendre la vie de mes soeurs, de mes amies, mes proches, plus douce et moins violente.

A peu près au même moment la peur a pris plus de place. La peur des hommes, de ce qu’ils pouvaient me faire, m’imposer. Petite je me souviens qu’on me lisait « J’ai peur du monsieur », un livre sur l’exhibitionnisme. Grande, je me souviens de ma peur qu’on ne me voit pas moi, qu’on ne voit qu’un corps, je craignais d’être sexualisée, qu’on me porte des intentions qui n’étaient pas les miennes. J’ai eu peur de ne pas trouver ma place, de ne jamais être légitime dans mon milieu pro très masculin. J’ai eu peur qu’on me prenne pour une « femme comme les autres » (je me demande encore par quel biais j’en suis arrivée à construire ces idées), je me suis distancée du trop féminin, du trop girly, en espérant que la marginalité me laisserait l’espace nécessaire pour devenir « moi » et surtout me mettrait à l’abri. Il y a eu aussi la peur projetée, de mes proches, de ma grand mère qui s’affolait de me savoir partir courir à 6h dans les rues sombres « toute seule?! », voyager « seule?? », et ma timide rébellion, car je me refusais d’avoir peur, je refusais de m’interdire des choses parce que j’étais femme. Ne pas me priver de l’espace public parce que je n’y suis pas à ma place, mais l’occuper. En prenant confiance en moi petit à petit, en écoutant mon instinct, aussi. À ces craintes extérieures, je ressortais régulièrement le même discours, que face à la peur du grand méchant loup qui rodait dans la nuit, les statistiques amènent une autre vision des choses : les agressions physiques ou sexuelles ont le plus souvent lieu dans des lieux connus, dans le domicile, de la part de personnes connues (famille/(ex)compagnon/amis). La peur pouvait alors prendre ses appartements dans l’intime.

L’émotion de honte s’est présentée face à des comportements déplacés, depuis un policier qui nous accusait mes amies et moi de faire du racolage (nous avions 15ans, on était sur le trottoir pour atteindre que des copines nous rejoignent), jusqu’à l’ex-collègue qui parlait de mon corps en termes sexuels en lieu et place de mes avancées en réunion, en passant par ces moments où on nous regarde avec un regard libidineux dans la rue. Il y a également eu le gynéco qui tenait un discours plein de jugement, infantilisant au possible, me refusant la contraception que j’avais choisi en connaissance de cause car « vous allez souffrir, c’est fait pour les mamans, je ne le ferai pas à ma propre fille ». Et puis ces débats où j’avançais des arguments, des sources pour défendre mes idées, et où on me reprochait mon agressivité, mon côté réactionnaire, où on m’avançait que « quand même, t’as pas à te plaindre, regarde les femmes en Arabie Saoudite » ou le fameux « toi, t’as tes règles ». J’ai ressenti un profond dégout de moi même, avec une culpabilité forte liée à mon incapacité à exister, à me faire entendre. La honte quand on m’a offert « 50 shades of grey » en fin de contrat « si tu veux qu’on te respecte, comporte-toi comme une vraie femme ».

Et puis la tristesse de me dire que peu importe ce que je pouvais faire, le monde ne changerait pas en une nuit, que je ne pourrais sûrement pas trouver les mots pour que les gens que je rencontre ait une épiphanie et vois le monde “comme moi”. Ce qui s’accompagnait également d’un grand cri de “mais de toute manière, qui es-tu pour croire que tu as tout compris, que tu as la solution”. Car au fond, ma vision des choses est uniquement le reflet de mes expériences, de mes croyances, de mon passé, et elle ne représente que ma vérité à l’instant T, qui avec tout ce qui sort, est dit, découvert chaque jour, ressemble plus à une figure à géométrie variable qu’à une statue stable et clairement établie.
Il y a eu aussi la tristesse de réaliser que je serai femme toute ma vie, et que je ne pourrais pas me défaire en totalité des carcans que la société m’a transmise, que le regard des autres sur moi serait toujours le reflet de leur vie, leurs croyances et expériences personnelles. Cette réalisation que ma “condition” (qui doit être située, en tant que condition de femme cis-genre, diplômée, blanche, clairement privilégiée sur de nombreux axes) me marquerait toute ma vie reste encore inconfortable aujourd’hui. Comme un costume mal taillé, qui frotte par endroit, m’enserre à de nombreux moments et flotte à d’autres.

Ces émotions et ces évènements m’en ont appris beaucoup, et j’ai grandement évolué en lisant le blog de CrêpeGeorgette, en écoutant les podcasts de « La poudre », « Les couilles sur la table », « Un podcast à soi », en lisant les livres de Mona Chollet (Beauté fatale, Sorcières), Manon Garcia parler de la soumission féminine, de son histoire, ses sources et ses conséquences. J’ai trouvé ma voix au fil des ans, je ne sais pas si on peut me considérer comme militante à proprement parler, mais j’ai fait le choix de déconstruire ce que je pouvais, de laisser la place à mes émotions, et de faire attention à mon entourage, aux idées qui étaient partagées autour de moi, à mon bien être mental aussi.

Aujourd’hui je peux parler de mon féminisme avec un peu plus de sérénité, parce que j’ai également appris à me protéger. Il fait partie de moi, du matin au soir, au boulot comme dans la vie. Il me fait pester devant le prix des produits hygiéniques, il me fait couper court à des conversations également, quand je me rend compte que mon interlocuteur-rice n’est là que pour la provocation, pour m’expliquer qu’il-elle n’a pas fait la même expérience que moi et que de fait, j’ai tort. Il me fait pleurer quand j’entend des femmes s’exprimer de manière franche et sincère sur leur vécu, sur leur force et leurs blessures. Il me fait hausser la voix et m’affirmer quand j’entend des discours ou des idées qui me heurtent. Je fais en sorte d’aider comme je peux les femmes autour de moi, en les soutenant dans leurs projets, dans leurs décisions, en écoutant.
Je fais le choix de m’investir dans la santé sexuelle, dans la transmission et dans l’échange autour de questions intimes, en ouvrant la voix pour les femmes et les hommes que je rencontre, dans le respect et l’accueil de qui elles-ils sont, ce qu’elles-ils ont vécus, ce qui les définis aujourd’hui et ce qu’elles-ils veulent faire évoluer pour construire demain. J’ai l’ambition de travailler sur les questions du genre dans la sexualité, dans l’accueil des émotions, dans la relation à soi et à l’autre.
Je ne peux pas être sur tous les terrains, je reste timide malgré mon côté bavard. Je trouve ma joie quand je discute de ces sujets depuis des années, c’est là que j’ai le sentiment de planter le plus de graines, le plus de pensées qui me ressemblent et me paraissent sensées.

Même si j’ai parfois le sentiment de ne pas en faire assez, je porte en étendard ce mot “féministe” car derrière la complexité qu’il peut présenter et la variété de profils et d’idées qu’il regroupe, il reste un mot porteur de l’histoire de toutes les femmes qui m’ont précédées, qui m’ont permises d’évoluer dans un monde où je peux choisir quand avoir un enfant, ou j’ai le droit de vivre seule, célibataire, où je peux signer un contrat sans demander l’aval de mon père ou de mon mari, où j’ai un compte bancaire personnel, où je peux voter, choses qui n’étaient pour rappel par possible il y a 100 ans de ça et qui ne seront de toutes manières jamais acquises en totalité, pour lesquelles il faudra toujours se battre, et rester vigilantes.

Je porte mon féminisme en moi, pour libérer les femmes de carcans dépassés, pour leur assurer une meilleure santé, l’accès accru à la connaissance et au pouvoir, et pour ouvrir aux hommes qui le souhaitent l’espace pour accéder à leurs émotions, pour discuter aussi de la violence de la construction de la masculinité, et avancer conjointement vers un monde nouveau.
Je pars du principe que mon monde commence là où mon corps s’arrête, et qu’avoir un impact ne tient qu’à moi, qu’assurer la diffusion de ces idées par ma présence et mes paroles augure d’un changement, aussi petit soit-il dans mon entourage direct. Et qui sait ce que ces graines que je pourrais planter donneront chez d’autres?

Pour vivre avec ces questions et ces envies, j’essaie d’avancer avec compassion et écoute. Certaines situations ou discours me donneront encore envie de sortir la batte de baseball et de trouver la furyroom la plus proche, c’est indéniable. Je tente autre chose. Ça changera potentiellement demain.

Il est dur pour moi d’écrire là dessus.

PS: Les photos de livres viennent de l’Origine du Monde, de Liv Strörmquist

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