Votre attention s’il vous plaît


Discussions de bar / Tuesday, March 3rd, 2020

J’ai eu tant de difficultés pendant mon Vipassana. Je suis allée voir l’assistance du professeur à plusieurs reprises car je n’étais pas sûre de faire ce qu’il fallait vis à vis des instructions. Qu’est ce que ça veut dire au juste, de “porter mon attention sur X”? Comment je la porte? Est-ce que c’est un projecteur que je pointe activement sur une zone? Comment je la fais bouger? En me disant “épaule, bas, avant-bras, main”? Non, Goenka a dit “pas de visualisation, pas de mot”. Je dois donc balayer mon corps avec mon attention sans nommer les parties, juste en déplaçant mon attention de la tête aux pieds, des pieds à la tête, “patiently, consistently, diligently” de manière à affiner mon esprit.

C’est rester une réelle énigme pour moi.

Car la méthode Vipassana consiste à travailler notre équanimité, soit notre capacité à observer sans réagir, afin de se détacher de nos automatismes de génération d’envie ou d’aversion.

En partant du constat logique que nos corps percoivent bien plus de sensations que nous ne le réalisons en conscience, toute la méthode est articulée autour de l’attention, qui devient notre outil de travail pour observer la réalité de nos sensations, pour gagner en sensibilité face aux sensations subtiles qui nous traversent.

Dernièrement je suis tombée sur un article tirée d’une revue de Frontiers in Neurosciences “The Neural Correlates of Consciousness and Attention: Two Sister Processes of the Brain” qui s’intéresse justement à l’attention et à la conscience pour essayer de comprendre les liens qui existent et les adhérences entre ces deux facultés cérébrales.

M’étant familiarisée avec les concepts de conscience/subconscient/inconscient récemment via l’hypnose, des thérapies et quelques lectures, je voyais un peu de quoi il s’agissait. J’ai toujours en tête l’excellente métaphore que Cléa avait utilisé pour m’expliquer l’hypnose : notre inconscient est comme une grande bibliothèque qui répertorie l’ensemble de nos expériences passées, c’est également là que se trouvent nos compétences, nos automatismes. Il y a des livres qui sont faciles d’accès, un peu cornés à force qu’on les ramène en conscience constamment. Il y en a d’autres qui prennent la poussière, ou qu’on se refuse d’ouvrir car ils renferment des expériences traumatiques. Le subconscient joue le rôle de vigile entre la conscience et l’inconscient. C’est lui qui décide quelles sont les informations qui passent et celles qui sont bloquées d’un côté où de l’autre.
Représentez vous un de ces moments où vous avez une chanson en tête (les rois du monde par exemple) depuis 1h.

Si la chanson ne part pas, c’est notamment parce que le subconscient décrète que notre inconscient n’est absolument pas intéressé par cette information, et que c’est à nous de la gérer en conscience. Petite astuce : dans ces cas là, réciter l’alphabet à l’envers ou nos tables de multiplication peut s’avérer salvateur. On détourne notre attention (on y vient) et on sort ainsi de cycles néfastes (“se batte entre euuuux, pour un pas pour deuuuux”). A côté, le subconscient peut aussi refuser que l’inconscient fasse remonter des mémoires douloureuses de crainte que nous ne puissions gérer, il nous protège ainsi. Avec des méthodes comme l’hypnose, il est possible de bypasser le vigile pour aller dans la bibliothèque et faire de l’ordre, changer les livres/comportements “par défaut” pour les remplacer par d’autre, accéder également possiblement à des mémoires traumatiques pour les travailler. Mais ça, Cléa pourra bien mieux en parler que moi, c’est elle la pro.

Ainsi je voyais à quoi tout ça pouvait correspondre, mais l’attention en elle même, c’était flou. Je me souviens que l’assistante m’avait demandé de porter mon attention à mes mains, et à me concentrer sur les sensations dans cette zone. Tout à coup j’avais l’impression de sentir des picotis et de la chaleur dans mes mains. C’était donc ça l’attention? Ce que je devais ressentir en parcourant mon corps? J’étais perdue.

En réalité, l’attention est simplement une fonction du cerveau qui est capable de sélectionner les informations pertinentes depuis les données de nos sens. C’est la capacité à volontairement et involontairement donner la priorité à quelque partie de l’information qui est disponible à l’instant donné. Dans l’article de Frontiers in Neuroscience, ils distinguent deux types d’attention :
– L’attention “top-down”/descendante : Quand on choisit en conscience de nous concentrer sur une caractéristique, sur un objet, sur une région de l’espace, on utilise une attention en mode descendante. On exerce une concentration sélective sur différents aspects d’une scène perçue. Notre conscience précède l’attention.
– L’attention “bottom-up”/montante : Ici, c’est un stimuli qui déclenche la prise d’attention. C’est une sensation qui va attirer l’attention et donc entraîner notre conscience sur la zone en question. L’attention précède la conscience. Comme quand on ressent une douleur forte soudainement alors qu’on faisait autre chose, et que ça détourne notre attention.

Ces concepts sont simples, et carrément logique, pourtant il m’a fallu les lire et les approcher de cette manière là pour comprendre et améliorer ma pratique de méditation Vipassana.

Car c’est tout l’objet de la pratique. Notre attention navigue au quotidien d’un stimuli à l’autre, nous vivons dans des mondes relativement peu tranquilles, où nous sommes stimulés en permanence par des images, des sons, des odeurs, des sensations sur nos corps. En apprenant à parcourir nos corps de manière consciente, une zone à la fois, le but est d’aiguiser notre conscience et notre perception des sensations.
L’éventail de sensations qui peut être expérimenté en très large. En Vipassana on est avant tout sur les sensations du corps d’abord sur toute sa surface, en opposition aux sens de la vue, de l’ouie, du goût et des odeurs. Les sensations du corps vont alors de la douleur la plus intense (qui est qualifiée de sensation grossière) jusqu’à la plus fine vibration (sensation subtile) en prennant également en compte les démangeaisons, le chaud, le froid, la pression, la tension, le contact avec le vetement, avec l’air… Ce que je ressentais quand l’assistance me demandait de porter mon attention sur mes mains n’était que le résultat de l’application de mon attention descendante vers mes mains. En me concentrant sur cette zone, j’étais plus ouverte à ressentir les sensations qui y vivaient.

En Vipassana, il est bien rappelé que le parcours du corps doit se faire dans l’ordre, une zone à la fois, en observant les sensations sur chaque zone quand on se concentre dessus. Si une sensation apparaît alors qu’on est passé sur la zone suivante (stimuli causant une attention montante) il ne faut pas revenir sur la zone pour observer la sensation. Il s’agira de voir si la sensation est toujours là au prochain passage de l’attention sur cette zone, ou si elle a disparu car comme toute sensation, elle est impermanente. De même si je porte mon attention sur une zone de mon avant bras gauche et qu’une douleur intense apparaît dans mon épaule, il n’est pas conseillé d’aller observer l’épaule. L’important est de rester concentré sur la zone en question sans sauter depuis un stimuli de douleur à un autre. La douleur est la sensation la plus intense et la plus grossière. L’observer sans réagir est l’objet de l’exercice, sans la rejeter ou vouloir qu’elle s’arrête, très vite. Comme toute sensation, elle disparaîtra donc il s’agit de ne pas générer d’aversion envers cette douleur. Elle est là pour exprimer quelque chose. Quand je pense à ça, je repense aux femmes enceintes qui suivaient la retraite. Ont-elles pratiqué la méditation pendant l’accouchement en se raccrochant à l’idée que ça aussi, ça passerait?

Quoiqu’il en soit ce que j’essaie de dire par tout ça, c’est que j’ai compris il y a peu que l’exercice demandé était au final plus simple que ce que je cherchais à faire. Il faut croire que j’ai un diplôme en “complexifier ce qui est simple”. Depuis que j’ai compris ça en conscience, il m’est plus simple de méditer et de porter mon attention de la tête aux pieds, et des pieds à la tête. J’ai l’impression que j’aiguise peu à peu mon esprit, car je ressens parfois plus de sensations subtiles. Pour un esprit aussi habitué à la tempête et au brouhaha que le mien, essayer de se concentrer sur les sensations de ma cuisse alors que mon dos me crie “J’AI MAL, AIE, C’EST DOULOUREUX, LÀ, ICI LÀ, ON S’EN FOUT DE TA CUISSE J’AI MAL” demande pas mal d’efforts. Mais c’est un exercice intéressant.

Vivement la prochaine retraite, non pas que j’ai eu un moment de eureka et que maintenant j’ai tout compris à la vie, la méditation sera facile et les 10 jours seront simples, loin de là, mais ce doute là apparaître peut-être un peu moins. De là à rendre une retraite Vipassana aussi agréable qu’un séjour au soleil, je crois qu’il ne faut pas rêver.

Je terminerais avec cet extrait de la conclusion l’étude qui m’a parlé.
“Pour autant, même en étant distinct et séparés, chaque processus cérébral [conscience et attention] sert l’autre. Grâce à l’attention, qui patrouille incessamment le vaste paysage des contenus mentaux, la conscience phénoménale peut acquérir une pertinence cognitive. Grâce à la conscience, qui crée une scénographie cohérente du monde, l’attention peut fournir une prise de conscience focalisé et enrichir notre expérience. Toutes deux sont des facultés vitales de notre cerveau, et leur entrelacement est au coeur de ce que c’est que d’être un être humain”

Allez, je vais aller me faire une session, pour travailler “patiently, diligently, consistently”.

You are bound to be successfull. Bound to be successfull.

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